La métagéographie ou le pouvoir de découper le monde

 

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Pour comprendre et interpréter le monde dans lequel nous vivons, et les relations entre les pays qui y prennent place, nous utilisons tous des grilles de lectures, des modèles d’interprétation. Nous faisons tous de la métagéographie, autrement dit la construction, le découpage et l’organisation de nos connaissances géographiques selon des conceptions de l’esprit, plus ou moins fondés par rapport à des faits concrets. Afin de classer, ou simplement de nommer, toutes nos représentations du monde passent par de tels mécanismes et cela implique des conséquences à grande échelle.

On peut se demander par exemple pourquoi nommer certains pays et leur population comme « occidentaux ». Si l’on fait le constat que notre planète est bel et bien une sphère, ce qualificatif selon un point cardinal perd tout son sens dès lors que nous réalisons que nous sommes tous à l’ouest de quelque chose. Cela vient vraisemblablement du fait que nous nous représentons le monde en premier lieu selon les cartes auxquelles nous sommes habitués. Toutefois ces cartes sont des créations de l’esprit humain et dépendent donc de la propre vision du monde de celui qui la crée. On réalise alors à travers cette réflexion que celui qui détient le pouvoir de produire la géographie est également celui qui dicte une vision du monde. Ainsi, si on dit souvent que ce sont les gagnants qui écrivent l’histoire, on oublie cependant tout autant que ce sont aussi eux qui écrivent la géographie.

La distinction entre orient et occident par exemple, très largement utilisée aujourd’hui par de nombreux acteurs d’origines géographiques nombreuses et diverses, date de la fin du XVe siècle et est le fruit de la volonté des deux puissances géopolitiques de l’époque de se partager le monde. En effet, à cette époque, Portugais et Espagnols dominent les grandes explorations maritimes et découvrent de nombreuses terres nouvelles, et c’est au Pape qu’il revient la tâche de décider de leur appartenance. C’est ainsi que le 7 juin 1494, le Traité de Tordesillas établit une ligne de démarcation, à 370 lieues à l’ouest des iles du Cap Vert, selon laquelle toutes nouvelles terres découvertes « appartiendra » soit à l’Espagne soit au Portugal. En nommant donc tous les territoires non-européens « Indes orientales » ou « Indes occidentales », ce traité place avant tout l’Europe au centre des représentations du monde pour les siècles à venir.

Toutefois, les cartes ne sont pas les seuls outils servant à organiser le monde selon la représentation que nous en avons. Ainsi, bien que située fort à l’ouest du découpage que l’on vient d’évoquer, l’Amérique du Sud et sa population ne sont très rarement qualifiées « d’occidentales ». C’est là le signe que d’autres concepts ont été introduits et imposés dans les représentations géographiques du monde au cours de l’histoire.

Ainsi, au fur et à mesure de l’instauration et de l’évolution des empires coloniaux qui ont découlés des découvertes précédemment évoquées, il est devenu bien adéquat pour les puissances mondiales de distinguer les pays et les peuples « du Nord » de ceux « du Sud ». Ce deuxième découpage du monde à la boussole a en effet connu un large succès à travers le paradigme de la colonisation jusqu’à la seconde moitié du XXème siècle, calquant sa différentiation géographique en parallèle de la distinction métropole-colonie.

Cependant, la deuxième guerre mondiale puis la fin du XXème siècle marquent une complète réorganisation des relations internationales, puisque celles-ci décentralisent le pouvoir à une nouvelle puissance mondiale au discours anticolonialiste: les Etats-Unis. Toutefois, la dichotomie nord-sud va survivre très aisément au remplacement du modèle colonialiste par le dogme du « développement ».

De cette manière, c’est ainsi qu’advient l’ère d’une nouvelle distinction d’appellation, entre pays développés et pays sous-développés. Mais, comme le dit Gilbert Rist dans son ouvrage Le développement, histoire d’une croyance occidentale (2015), ces changements ne sont pas que sémantiques, « ils transforment radicalement la vision du monde ». Le paradigme du développement va en effet devenir le principal modèle de compréhension et d’organisation des relations internationales. Evoquée comme la nouvelle doctrine en terme de politique extérieure des Etats-Unis par le président Truman en 1949, cette théorie va désormais placer les pays « du sud » à la même échelle que ceux « du nord », en les considérant simplement comme « en retard » dans la grande course à la modernisation, suivant entre autres, le modèle des Etapes de la croissance économique (1962), de Walt Whitman Rostow. Faites de croissance, d’utilisation intensive des ressources et de grands programmes internationaux d’aide au développement comme la Banque mondiale ou le PNUD, les théories du développement ont fait consensus auprès de tous les gouvernements de toutes les nations, développées ou non, depuis la fin du XXème siècle.

Or, depuis les années 1980 émergent des critiques de ce découpage du monde entre nation développée et sous-développée comme un moyen néo-impérialiste des premiers d’étendre et de justifier leur hégémonie sur les seconds. Ainsi, les puissances géopolitiques à l’œuvre considèrent que chaque société dans le monde est censée atteindre le niveau de progrès technique des Etats-Unis et justifient de ce fait les politiques de diffusion globale du modèle de développement américain à toutes les nations considérées comme « sous-développées ». C’est par exemple l’objectif assumé de la Banque mondiale et du Fond Monétaire International en termes de développement économique, et du PNUD de manière plus large. De plus, ces institutions sont également profondément liées à la diffusion du modèle capitaliste, de la mondialisation et des bénéfices des multinationales des pays « développés ». Leurs conditions de délivrance des dits programmes d’aides au développement, visant majoritairement à remodeler le marché intérieur, les conditions de travail, et l’accès aux ressources naturelles des pays aidées, comme le démontre la journaliste canadienne Naomi Klein dans son ouvrage La Stratégie du Choc, la montée d’un capitalisme du désastre (2007).

Enfin, être économiquement développé est devenu le signe de la modernité dans la représentation générale du monde offerte par le découpage selon le développement. Cette idée de course verticale vers la modernité s’est transposée d’elle-même d’une dimension économique à une dimension culturelle. C’est donc également à travers ce découpage que la « culture occidentale » est devenue la culture moderne de référence et que tout ce qui en différait devait être considéré comme en retard.

Ainsi, à la lumière de notre nécessité nomothétique de découper le monde en catégories afin de le comprendre, nous réalisons que la capacité de produire et d’imposer des modèles d’interprétation de nos connaissances factuelles est un pouvoir certain. « Oriental », « Sud », « sous-développé », le rôle d’un géographe n’est toutefois pas de découper mais de mettre à jour les découpages existants, c’est là que se trouve l’articulation entre le géographique et le politique.

Tom Forest


Bibliographie:

  • Pelletier C., (2011). L’extrême-Orient, l’invention d’une histoire et d’une géographie. Paris : Gallimard (Ed.)
  • Desclaux M.,7 juin 1494, Partage du monde à Tordesillas. Hérodote. (30/05/2017) [Online] Avalaible at : https://www.herodote.net/7_juin_1494-evenement-14940607.php
  • Rist G., (2015). Le développement, histoire d’une croyance occidentale. Paris : Presses de Sciences Po (P.F.N.S.P)
  • Klein N. (2007), The Shock Doctrine: The Rise of Disaster Capitalism, Toronto: Knopf (Ed.)
  • Rostow W.W. (1962). The Stages of an Economic Growth. London: Cambridge University Press (Ed.)
  • Image: Map of Asia by D. de Wit – “Accuratissima Totius Asiae Tabula In Omnes Partes Divisia, De Novo Correcta, Amsterdam,(c1690), from cea +, on Flickr

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